À l’heure du retour de l’inflation et de la dépréciation silencieuse des liquidités, certaines entreprises cotées font un choix qui bouscule les codes de la gestion financière : intégrer le bitcoin directement à leur bilan. Loin d’un effet de mode, ce mouvement dessine une nouvelle manière de penser la trésorerie comme un actif stratégique, porteur d’enjeux financiers, comptables et fiscaux encore largement sous-explorés.
1. Qu’est-ce qu’une Bitcoin Treasury Company ?
Une Bitcoin Treasury Company est une entreprise, généralement cotée, qui choisit d’intégrer le bitcoin comme actif de trésorerie. Une partie de ses liquidités est convertie en bitcoin et inscrite au bilan, en lieu et place d’une détention en cash ou en équivalents de trésorerie traditionnels.
L’objectif principal est de préserver la valeur des réserves financières face à l’inflation et à l’érosion monétaire. Dans sa forme la plus simple, cette stratégie consiste à acquérir du bitcoin et à le conserver sur le long terme. Dans sa version la plus aboutie, elle vise à accroître, dans le temps, le nombre de bitcoins détenus par action, grâce à des opérations de financement sur les marchés de capitaux.
Ce modèle a été initié aux États-Unis par Strategy à partir de 2020. Il a depuis été décliné dans d’autres zones géographiques, notamment au Japon avec Metaplanet, au Royaume-Uni avec The Smarter Web Company, et en France avec Capital B.
2. S’agit-il d’une stratégie nouvelle en matière de trésorerie ?
Sur le principe, non. La détention d’un actif monétaire rare et non souverain au bilan afin de préserver la valeur de la trésorerie est une pratique ancienne, historiquement incarnée par l’or.
La nouveauté réside dans la nature de l’actif. Le bitcoin se présente aujourd’hui comme une réserve de valeur numérique, rare, non souveraine et adaptée à une économie mondialisée. Les Bitcoin Treasury Companies ne rompent donc pas avec les principes classiques de gestion de trésorerie, mais les adaptent à un actif monétaire d’un nouveau type.
3. Pourquoi le bitcoin est-il privilégié par rapport aux autres crypto-actifs ?
Le choix du bitcoin repose sur ses caractéristiques monétaires spécifiques : absence d’émetteur, décentralisation, offre strictement limitée (21 millions) et non diluable. Ces propriétés en font un actif comparable à l’or, conçu avant tout comme réserve de valeur.
À l’inverse, la plupart des autres crypto-actifs sont associés à des projets technologiques identifiables, dotés de mécanismes de gouvernance et d’usages applicatifs. Cette distinction est également reconnue sur le plan réglementaire : ces crypto-actifs relèvent du cadre du règlement européen MiCA, tandis que le bitcoin, dépourvu d’émetteur et de gouvernance centrale, entre dans la catégorie résiduelle « autres crypto-actifs ».
4. Quels sont les principaux risques liés au modèle de Bitcoin Treasury Company ?
Si l’adoption du bitcoin comme actif de trésorerie par certaines entreprises suscite un intérêt croissant, ce modèle, encore jeune, comporte des risques qu’il convient d’analyser avec rigueur.
Le principal risque réside dans la forte volatilité du prix du bitcoin. Une baisse marquée peut entraîner une diminution rapide de la valeur des actifs inscrits au bilan, affecter les capitaux propres et, pour les sociétés cotées, peser sur la perception des investisseurs et sur la valorisation boursière.
De plus, certaines Bitcoin Treasury Companies recourent à des augmentations de capital, à des émissions obligataires ou à des instruments convertibles pour financer l’acquisition de bitcoins. Si ces opérations ne génèrent pas de création de valeur suffisante, elles peuvent entraîner une dilution des actionnaires existants.
Par ailleurs, l’environnement juridique, réglementaire, judiciaire et fiscal applicable à cet écosystème évolue constamment, ce qui nécessite une capacité d’adaptation permanente.
S’y ajoutent des risques opérationnels et technologiques, notamment en matière de conservation et de sécurité des bitcoins (cyberattaques, perte de clés privées, défaillance d’un prestataire). Le choix du mode de conservation - interne, via un dépositaire spécialisé ou un établissement bancaire - constitue à cet égard un élément central de la gestion des risques.
Dans le cas des sociétés cotées, ces risques sont encadrés par les obligations de transparence, d’audit et de communication financière, au travers de leurs documents publics et de leurs communications au marché.
5. Comment mesure-t-on la performance d’une Bitcoin Treasury Company ?
La performance ne se limite pas à l’évolution du prix du bitcoin. Elle s’apprécie à travers un indicateur spécifique : le BTC yield, qui mesure l’évolution du nombre de bitcoins détenus par action, sur une base entièrement diluée.
Lorsque la quantité de bitcoins détenus par la société augmente plus rapidement que le nombre d’actions en circulation, chaque action représente une quantité croissante de bitcoin. Un BTC yield positif peut ainsi être généré indépendamment de toute hausse du prix du bitcoin.
A titre illustratif, le BTC yield 2025 de Strategy était de 22,8%, Metaplanet plus de 550% et Capital B d’environ 1500%. Chaque Bitcoin Treasury Company a une page « Analytics » sur son site internet.
6. Quel est l’intérêt de ce modèle pour un investisseur ?
Une Bitcoin Treasury Company offre à l’investisseur une exposition indirecte au bitcoin via une action cotée, négociée sur les marchés financiers traditionnels. L’investisseur détient une participation dans une société opérationnelle, soumise aux obligations de gouvernance, de transparence et d’audit applicables aux sociétés cotées, sans détenir directement des bitcoins ni en gérer les contraintes techniques et sécuritaires.
Contrairement à un ETF, qui réplique passivement le prix du bitcoin, ce modèle repose sur une stratégie de trésorerie inscrite au bilan de la société. Cette stratégie vise, sur le long terme, à accroître le nombre de bitcoins détenus par action et à chercher à faire évoluer la valeur économique de l’action plus favorablement que la seule détention passive de bitcoin, sans constituer une garantie de rendement ni une activité de gestion collective d’actifs pour compte de tiers.
L’action reflète ainsi la valeur globale de la société, intégrant ses actifs, sa stratégie financière et ses décisions de gestion, et non exclusivement l’évolution du prix du bitcoin.
Il présente également un véritable avantage fiscal. Pour les résidents fiscaux français, la détention directe de crypto-actifs s’accompagne d’obligations déclaratives lourdes et parfois mal maîtrisées, notamment en ce qui concerne la déclaration de comptes ouverts à l’étranger. Les risques d’erreur ou d’omission, même involontaires, peuvent entraîner des conséquences fiscales significatives.
À l’inverse, l’investissement dans une Bitcoin Treasury Company relève du régime fiscal classique des titres financiers. Aucune obligation déclarative spécifique aux crypto-actifs ne pèse sur l’actionnaire : l’ensemble des obligations fiscales liées au bitcoin est assumé par la société elle-même.
7. Une Bitcoin Treasury Company bénéficie-t-elle d’avantages fiscaux ?
À la différence d’un investisseur particulier, une société bénéficie d’un traitement fiscal plus souple lorsqu’elle détient du bitcoin à son bilan. Les frais liés à l’acquisition, à la conservation et à la sécurisation du bitcoin peuvent être déduits du résultat imposable.
En cas de baisse durable de la valeur du bitcoin, l’entreprise peut constater une dépréciation venant diminuer son imposition dans les phases défavorables. En cas de reprise des cours, cette dépréciation est réintégrée, mais l’allègement fiscal aura déjà produit ses effets.
Ces mécanismes permettent ainsi d’amortir la volatilité dans le temps et de préserver davantage de trésorerie nette, là où un investisseur particulier ne peut ni déduire ses frais, ni imputer librement ses pertes sur ses gains.
Un laboratoire juridique
Les Bitcoin Treasury Companies dont Capital B en France illustrent une évolution contemporaine de la gestion de trésorerie d’entreprise, dans un environnement marqué par l’érosion monétaire. En intégrant le bitcoin au bilan, elles adaptent les principes traditionnels de la finance d’entreprise à un actif monétaire non souverain et numérique.
Au-delà de la dimension financière, ce modèle soulève des enjeux fiscaux majeurs, tant pour les entreprises que pour les investisseurs. Encore peu répandu, il constitue un laboratoire juridique, fiscal et patrimonial observé de près par les marchés et qui requiert l’intervention d’experts.
