
L’essor de projets comme The Bitcoin Society, porté par Éric Larchevêque, ou Capital B reflètent une tendance de fond : de plus en plus de dirigeants s’interrogent sur l’intégration des crypto-actifs en trésorerie, entre opportunités stratégiques et exigences fiscales et comptables.
Par Stéphanie Némarq-Attias, avocat fiscaliste et fondatrice du cabinet Qomit et Jérémy Stevance, expert-comptable et fondateur d’Alt Finance
Intégrer des crypto-actifs dans la trésorerie d’une entreprise, est-ce pertinent ? L'investissement répond avant tout à un objectif de diversification, en allouant une part mesurée des liquidités à des actifs plus risqués mais potentiellement plus performants.
Selon le BlackRock Investment Institute, une allocation de 1 à 2 % en bitcoin dans un portefeuille standard est désormais considérée comme raisonnable dans une logique de gestion disciplinée du risque, au regard des performances observées sur le long terme.
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Bitcoin |
Ether |
Or |
CAC 40 |
S&P 500 |
Nasdaq composite |
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5 ans |
280% |
377% |
136% |
47% |
84% |
81% |
Au-delà de cette performance, les crypto-actifs permettent d’accéder à de nouveaux leviers de rendement via la finance décentralisée, qu’il s’agisse du staking ou du placement de stablecoins.
Ces mécanismes peuvent constituer une source de revenus complémentaires pour la trésorerie, à condition d’en maîtriser les risques associés.
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USDCV (Morpho) |
EUROC (Morpho) |
Ether (Staking) |
Solana (Staking) |
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Intérêts annuels |
7,86% |
10,11% |
3,54% |
6,33% |
Trésorerie et agilité
Les stablecoins offrent aux directions financières des gains d’efficacité significatifs, en permettant des transferts de valeur quasi instantanés, à moindre coût et sans intermédiaire.
Cette rapidité et cette réduction des frais expliquent leur adoption croissante. En 2024, plus de 5 700 milliards de dollars de transactions ont été traitées via ces actifs numériques, avec une hausse de 66 % dès le premier trimestre 2025.
Intégrer les cryptos : quelles solutions ?
Sur le plan opérationnel, l’intégration de crypto-actifs ou de stablecoins dans la trésorerie peut s’appuyer sur des solutions centralisées, reposant sur des intermédiaires régulés, ou sur des approches décentralisées.
Dans le cadre centralisé, la priorité consiste à sélectionner des prestataires de services sur crypto-actifs (PSCA) conformes au cadre européen MiCA, pleinement applicable depuis fin 2024.
Des solutions clés en main permettent ainsi aux entreprises d’acheter, de conserver ou d’utiliser des actifs numériques, mais aussi de les accepter en paiements, tout en recevant les fonds instantanément en euros. Des acteurs comme Coinhouse proposent ces services dédiés aux entreprises, tandis que des plateformes telles que Louis Finance permettent de générer du rendement sur des stablecoins dans un cadre réglementé.
Les solutions décentralisées présentent une logique différente, fondée sur l’auto-détention des crypto-actifs via des portefeuilles numériques. Si cette approche offre davantage d’autonomie et de désintermédiation, elle expose également l’entreprise à des risques spécifiques, notamment en cas de perte ou de compromission des clés privées. Elle implique en outre une gestion plus exigeante des données comptables ainsi qu’un renforcement des procédures et de contrôle.
Quelle que soit la solution retenue, leur intégration au sein du département finance suppose la mise en place d’une gouvernance adaptée : évaluation des risques, définition des responsabilités, contrôle des droits d’accès, proportionnalité des montants investis et intégration fluide des données dans les outils comptables. Ces dispositifs doivent offrir un niveau de sécurité et de traçabilité comparable à celui des instruments financiers traditionnels.
Maîtriser le traitement comptable des crypto-actifs
En France, un cadre comptable dédié aux crypto-actifs existe depuis 2018 et a été progressivement ajusté. Le traitement des crypto-actifs dépend de leur usage : ils sont comptabilisés en immobilisations incorporelles lorsqu’ils sont détenus pour utiliser les services associés sur le long terme, ou en valeurs mobilières de placement lorsqu’ils sont conservés sans intention d’usage ou en vue d’une revente, comme c’est fréquemment le cas pour le bitcoin.
En normes IFRS, faute de standard spécifique, les cryptomonnaies sont également assimilées à des actifs incorporels au sens d’IAS 38, sans possibilité de revalorisation à la hausse tant qu’elles ne sont pas cédées.
Anticiper les implications fiscales
L’intégration de crypto-actifs dans la trésorerie d’une entreprise engage également la fiscalité de la société.
Les revenus tirés des crypto-actifs sont pleinement intégrés au résultat fiscal et soumis à l’impôt sur les sociétés, au taux normal de 25 %. Les PME peuvent toutefois bénéficier du taux réduit de 15 % sur la fraction de bénéfice inférieure à 42 500 €, faisant de ce choix d’investissement via l’entreprise, plutôt qu’à titre personnel, un premier levier d’optimisation.
Au-delà du taux d’imposition, le cadre professionnel offre également un traitement plus souple des moins-values potentielles. Celles-ci peuvent venir réduire significativement l’impôt dû, voire en lisser l’impact dans le temps.
Appréhender les contraintes spécifiques
Cette approche implique toutefois des contraintes spécifiques. À la différence des particuliers, les entreprises sont imposées à chaque opération, y compris lors des échanges entre crypto-actifs. Une simple conversion de Bitcoin contre Ether peut ainsi générer une plus-value immédiatement taxable.
Cette mécanique impose une discipline accrue : suivi exhaustif des transactions, valorisation précise et documentation rigoureuse. En cas de contrôle, l’entreprise doit être en mesure de justifier chaque opération et son traitement fiscal auprès de l’administration.
Enfin, le formalisme déclaratif requiert une vigilance particulière. Les entreprises - comme les particuliers - doivent déclarer leurs comptes d’actifs numériques détenus sur des plateformes étrangères.
Cette exigence s’inscrit dans un contexte de renforcement des moyens de contrôle de l’administration fiscale, en France comme au niveau européen. À compter du 1er janvier 2026, l’entrée en vigueur de la directive DAC 8 instaurera l’échange automatique d’informations entre États membres sur l’ensemble des transactions en crypto-actifs, réduisant encore les zones d’opacité et renforçant la nécessité d’une conformité irréprochable.
Des opportunités à saisir et des risques à maîtriser
L’intégration des crypto-actifs et des stablecoins offre sans nul doute aux entreprises de nouveaux leviers pour optimiser leur trésorerie et leurs flux financiers. À condition d’être encadrée par une gouvernance rigoureuse et des experts du droit et du chiffre, cette approche peut devenir un véritable atout stratégique.