Actualité des sociétés

[Tribune] Le Private Equity : la démocratisation face au défi de la communication

Ulkar MULLER J F FLITI 410 200

Longtemps réservé à une élite financière ou institutionnelle, le private equity a amorcé sa démocratisation il y a plusieurs années, d’une part par la réduction des montants unitaires d’investissement et d’autre part par l’éligibilité de cette classe d’actifs aux enveloppes d’assurance-vie de capitalisation et d’épargne retraite.

 

 

 

 

Cette ouverture a été renforcée par des évolutions réglementaires majeures, notamment la révision du règlement européen ELTIF en 2023, qui a supprimé le ticket minimum de 10 000 euros pour les investisseurs de détail, permettant ainsi à un plus large public d'accéder à cette classe d'actifs et la loi Industrie Verte qui oblige les détenteurs de mandats de gestion en épargne salariale à avoir une partie de leurs investissements dans ce type de solutions. En effet, la loi Industrie Verte, entrée en vigueur en octobre 2024, oblige les compagnies d'assurance-vie et les Plans d'Épargne Retraite (PER) à intégrer une proportion d'investissements dans des fonds non cotés, notamment le private equity, dans leurs profils de gestion pilotée.

Ces mesures ont donné un élan à une certaine "retailisation" du private equity, reposant sur la baisse des tickets d'entrée, l'intégration en assurance-vie et la multiplication des plateformes d'investissement. Mais au-delà de ces aspects techniques, un enjeu de pédagogie et d’éducation économique majeur se pose : comment rendre compréhensibles des solutions historiquement perçues comme opaques, risquées et peu liquides ?

Un marché en pleine expansion

Le marché du private equity affiche une croissance soutenue. En 2023, les levées de fonds en France ont atteint 21 milliards d'euros, témoignant de l'attrait croissant pour cette classe d'actifs. Son rendement moyen, estimé à 13,3 % par an sur dix ans, surpasse largement celui des marchés cotés. Pourtant, sa notoriété reste limitée : seuls 55 % des épargnants français déclarent connaître le capital-investissement, et 8 % seulement en détiennent dans leur portefeuille. Cette méconnaissance et le peu d’appétence au risque freinent son adoption, d'autant plus que les produits financiers traditionnels, comme l'assurance-vie ou l’épargne liquide restent les supports préférés d'une majorité d'investisseurs.

Le défi pédagogique

Le private equity souffre d'une image de produit complexe, aux horizons de placement longs (plus de 10 ans) et aux structures de frais souvent perçus comme opaques. Pour élargir sa base d'investisseurs, il est crucial de rendre son fonctionnement intelligible et plus transparent. Les acteurs du secteur doivent démystifier ses mécanismes, expliquer la création de valeur et illustrer son intégration dans une stratégie de diversification. La clé réside dans une communication accessible, qui ne sacrifie ni la rigueur ni la précision.

Transparence et confiance : des attentes accrues

Les investisseurs particuliers exigent plus de clarté quant aux frais, à la fiscalité et aux critères de sélection des fonds. L'affichage détaillé des coûts et une communication explicite sur la liquidité des investissements sont essentiels pour lever les incertitudes. En effet, de nouvelles solutions evergreen se développent sur le marché permettant une liquidité renforcée et d’autre part une souscription facilitée qui évite les appels de fond successifs. Par ailleurs, avec la montée en puissance des critères ESG, les fonds doivent prouver leur engagement à travers d’indicateurs concrets. La transparence devient un levier de différenciation sur un marché où la confiance est décisive.

Expérience client et exclusivité : une équation à réinventer

Si le private equity se démocratise, il doit également éviter une certaine vulgarisation qui nuirait à son image. Le défi consiste à réconcilier accessibilité et exclusivité, en trouvant le bon équilibre entre ouverture à un plus grand nombre d’investisseurs et le maintien d'une expérience « premium ». Dans un univers financier où la rareté et la spécificité des opportunités d'investissement constituent des facteurs d'attractivité, les acteurs doivent redéfinir leur stratégie de différenciation et de segmentation de leurs clients.
L'expérience investisseur doit être repensée afin d’apporter une valeur ajoutée significative. Il ne s'agit plus seulement de proposer des opportunités d'investissement, mais de créer un environnement où la relation client repose sur l'accompagnement, l'expertise et la confiance.


Un positionnement affirmé chez les épargnants

L'essor du private equity impose également aux acteurs du secteur de s'impliquer dans un discours plus large sur l'évolution de l'investissement. Le positionnement dans le débat public ne peut se limiter à une simple présence médiatique, il doit être stratégique et aligné avec les nouvelles attentes des investisseurs (tant au niveau des performances qu’au niveau de l’impact sociétal, environnemental et économique).
En effet, l'opinion publique et les investisseurs recherchent de plus en plus des placements qui ont du sens, notamment en lien avec l'économie réelle et les enjeux ESG. Les gestionnaires d'actifs ont un rôle clé à jouer pour démontrer l'impact positif du private equity sur l'emploi, l'innovation et le développement durable.

Une transformation à accompagner

Démocratiser le private equity ne se résume pas à en faciliter l'accès. Il s'agit avant tout d'en repenser l’accès. Pédagogie, transparence et expérience client doivent guider les stratégies des acteurs du marché. Ceux qui sauront s'adapter à ces nouveaux codes de communication tireront pleinement parti de cette révolution.

 

Ulkar MULLER, directrice ALPAGA Conseil
Jean-François FLITI, associé fondateur Allure Finance