Stéphane Vonthron, directeur distribution et assurance France – Monaco de Natixis IM livre en exclusivité à Gestion de Fortune les enseignements de l’étude sur l’industrie de la gestion de patrimoine menée chaque année au niveau mondial. Appréhension de l’intelligence artificielle, montée en puissance des actifs privés… Plusieurs lignes de force se dégagent.
Pouvez-vous donner le contexte de l’étude ?
520 conseillers de l’univers de la gestion de patrimoine originaires de 20 pays avec des tailles de structures différentes (généraliste, gestion privée ou gestion patrimoniale) ont été interrogés dans 20 pays à travers l'Amérique du Nord, l'Amérique latine, le Royaume-Uni, l'Europe continentale et l'Asie. Ils gèrent collectivement 25 200 Md€ d’actifs.
Comment les professionnels abordent-ils 2025 ?
Cette édition s’inscrit dans le sillage des très bonnes années précédentes. Les répondants, plutôt enthousiastes, estiment que leurs encours devraient progresser de 13,5 % en 2025. En France, la progression anticipée est moindre, à 8,4 % parce que le mix d’allocation est plus défensif que la moyenne mondiale, orientée sur les actions.
L’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) fait partie des grandes préoccupations…
Il va y avoir essentiellement deux activités concernées : la construction de portefeuille et le traitement de la donnée/service client. 79 % des répondants voient en l’IA une opportunité de croissance. Elle est donc majoritairement perçue comme une opportunité plutôt qu’un risque. Un nombre élevé de conseillers l’utilise déjà (69 %) pour affiner leurs décisions d’investissement, ou pour évaluer les risques de marché (62 %) soulignant ainsi la confiance dans cette technologie pour améliorer l'expérience d'investissement des clients.
La France est ici en avance : 67 % des sondés considèrent que ne pas s’en servir présente un risque pour la compétitivité, contre 58 % dans le monde.
On observe principalement une adoption en tant qu’outil de conquête et d’amélioration de la qualité de service. 77 % des conseillers pensent qu’ils vont pouvoir élargir leur offre de service et leur gamme grâce à l’IA. Nous notons cependant qu’une certaine inquiétude persiste chez plus de la moitié des conseillers au sujet de la montée en puissance des « robo-conseillers ».
56 % des professionnels interrogés indiquent que la croissance passe par l’extension de l’offre de services. Quels sont les services complémentaires les plus cités ?
La proposition de service est clé. Elle passe par la personnalisation de l’offre de gestion et par l’innovation, soit la capacité à fournir des offres en lien avec le contexte, comme la défense en ce moment.
Cette personnalisation et cette réactivité pourront notamment être facilitées par l’IA dans un monde sous tension RH où les entreprises n’augmentent pas leurs effectifs.
Lorsqu’ils indiquent vouloir s’étendre sur de nouveaux segments de clientèles, cela passe-t-il aussi par l’IA ?
Sur le marché, on constate que l’IA a plutôt vocation à adresser les clientèles intermédiaires en offrant un premier niveau de conseil avec des outils d’aide à la décision et de gestion de portefeuille.
A l’inverse, les institutions plus patrimoniales vont davantage utiliser l’IA auprès de clients plus hauts de gamme afin de libérer du temps à leurs conseillers.
Autre enseignement de l’étude, les conseillers militent en faveur du non coté, France en tête…
88 % des portefeuilles en France sont sur des actifs cotés, soit un point de moins que la moyenne mondiale, sans doute en lien avec la diffusion de la pierre papier dans les portefeuilles.
Néanmoins, 72 % des conseillers en France estiment que les nouveaux véhicules et structures d’investissement facilitent l’accès au non coté, comparativement à 66% au niveau mondial.
8 sondés sur 10 considèrent que l’épargne retraite est le meilleur moyen d’adresser cette classe d’actifs - 7 sur 10 qu’elle doit être privilégiée sur le long terme - ce qui résout au passage le sujet de la liquidité. Le défi est lié à la bonne compréhension des clients : 42 % des gérants privés considèrent que la compréhension limitée de la liquidité peut constituer un obstacle pour intégrer du non coté dans le portefeuille. Une solution pour pallier cette problématique est de lier l’illiquidité à l’absence de volatilité.
D’un point de vue équipement, 92 % des conseillers veulent augmenter ou maintenir leur offre de crédit privée, 91 % pour le « private equity ». 63 % des sondés pensent qu’il y a un écart significatif de rendement par rapport aux marchés cotés, avec encore une prime à capter.
Une partie de l’enthousiasme vient des véhicules plus accessibles offrant la possibilité d’intégrer une partie de la croissance de l’offre disponible. Les fournisseurs doivent donc pouvoir proposer des outils et des modules pédagogiques aux conseillers pour accompagner leurs clients.
Si en France il existe des facilitateurs législatifs pour la diffusion du non coté, comment expliquer l’appétence au niveau mondial ?
Ce type de régulation, qui permet l'arrivée de nouveaux produits sur le marché, se retrouve également ailleurs.
Par exemple, aux États-Unis, il y a pour projet d'intégrer des actifs non cotés dans des enveloppes d'entreprises destinées aux retraites des employés.
Cela illustre une convergence des agendas politiques mondiaux, accompagnée d'une tendance à encourager les investissements locaux.
Le backlash de la finance durable depuis l’élection de Donald Trump se retrouve-t-il dans l’univers de la gestion de patrimoine ?
Le questionnaire, qui a été envoyé avant l’investiture mais après l’élection, ne révèle pas de tendance lourde en ce sens. Il y a peut-être eu une accélération partielle depuis l’investiture mais en Europe ce phénomène est contrebalancé par la montée en puissance des réflexes de souveraineté liée à la défense, à l’autonomie énergétique et aux infrastructures durables.
L’ESG est le domaine où la France se distingue le plus des autres pays : 81 % des gestionnaires locaux prévoient d’étoffer leur offre contre 45 % au niveau mondial. Plus de la moitié des conseillers ont déjà mis en place une stratégie d’intégration ESG, mais seulement 36 % une stratégie à impact. On sent une volonté de compléter l’offre avec des fonds dits « verts clairs », orientés article 8 SFDR plus que 9, ce qui correspond aussi aux flux sur le marché.
Quels sont les sujets d’inquiétude pour 2025 ?
Arrive en premier l’anticipation de nouvelles tensions géopolitiques (38 %), suivi de la persistance de l’inflation (37 %). L’intensification des tensions existantes et l’évolution des relations USA-Chine sont aussi citées, mais restent dans la même mouvance. Le risque d’éclatement de la bulle technologique n’est cité que par 27 % des conseillers.
Il faut également savoir que les vues sont contrastées sur le cycle global. La moitié des professionnels anticipent un atterrissage en douceur de l’activité économique dans leur région. La tendance est à la prudence en Asie et aux USA, à la prudence en Europe et au Royaume-Uni : 61 % des gestionnaires européens ont notamment peur de la stagflation.